Mon petit chaton d’avril

Quand mon père m’a dit que la minette de la maison attendait une portée, je lui ai dit que je prendrais un chaton. Nous étions en 1999, le siècle dernier, et j’habitais à Marseille (j’étais en première année à l’école de journalisme). Les chatons sont nés le 15 avril.

J’étais décidée à prendre une femelle car je pensais qu’elles étaient plus câlines et plus fidèles. Une fois devant les quatre chatons de Sépia, j’ai tout de suite flashé sur une petite boule de poils blonds. Ce chaton était le plus petit, se faisait marcher sur la tête par les autres pendant la course à la tétée, et c’était un mâle. J’ai considéré les chatons femelles quelques instants mais non, c’était lui. C’était mon chat. C’était Gyptis.

Gyptis est le nom de la princesse phocéenne qui a fondé la ville de Marseille avec son compère Protis, 6 siècles avant notre ère. Gyptis ne m’a jamais reproché de lui avoir donné un nom de fille et à part quelques irréductibles qui persistaient à l’appeler Gypsy, son patronyme a toujours suscité curiosité et bienveillance de la part de mon entourage.

Je l’ai ramené dans mon appartement de Marseille à l’âge de 6 semaines. Seule anecdote qui aurait pu voir toute cette histoire mal se terminer : pendant l’été 1999, j’ai confié Gyptis alors âgé de quelques mois, à mon père pour aller à Valence en stage. Il s’est égaré dans le quartier et n’a pas réapparu pendant une quinzaine de jours. Mon père a collé des affichettes dans les commerces à Fuveau et une dame a appelé pour dire qu’il était devant chez elle. Je l’ai récupéré en pleine forme et il m’a suivie partout depuis.

On a déménagé dans le Puy-de-Dôme, habité à Chamalières et à Clermont-Ferrand puis dans la maison de Pouzol. Il est venu avec moi à Gardanne quand j’ai passé les mois de convalescence chez Marie après mon accident de cheval. On est allé en Espagne en voiture, à Marseille en avion mais lui ne dépassait pas la terrasse au Clos Lafayette.

Une des choses qui ont contribué à la longévité de Gyptis était le fait qu’il était peureux. Grimper aux arbres était déjà une grande aventure en soi, et la chasse aux papillons était amplement suffisante pour lui. Après avoir vécu 10 ans en appartement, le jardin de Pouzol était un peu comme Disney Land ! Malheureusement, il a subi une morsure à l’arrière-train dès sa première sortie nocturne et ça lui a servi de leçon pour toujours.

Comme tous les chats, Gyptis n’était pas le dernier pour faire la sieste, et il était connu pour adopter les positions les plus improbables : allongé de tout son long presque sur le dos, aplati sur un radiateur (ou sur le lecteur de DVD), en position du plongeur ou roulé en boule dans le transat du gîte. J’ai souvent partagé sur ce blog ou sur Facebook les photos de lui les plus mignonnes ou cocasses.

Gyptis était un chat extrêmement câlin. Dès que Martial ou moi nous asseyions, il grimpait sur nos genoux pour être aussi collé-serré que possible. Il faisait ça aussi avec notre entourage, même s’il était plus réservé avec les enfants, car il n’a jamais vraiment vécu en leur compagnie.

Une exception cependant : la relation qu’il partageait avec mon filleul Adam. Ces deux-là ont toujours passé de bons moments ensemble et Adam redoutait le jour où Gyptis viendrait à disparaître, par peur que je sois trop triste.

Si Gyptis tolérait la présence des humains, il était moins à l’aise avec ses compères animaux. Quand le gros chat King-Ju a fait son apparition sur la terrasse, on a tenté de le « domestiquer » en lui permettant de rentrer dans la maison. Malheureusement, Gyptis était trop effrayé par ce mâle dominant et c’est tout naturellement que King-Ju est retourné vivre dehors. Je lui donne néanmoins régulièrement des croquettes (et il va avoir le privilège de finir les boîtes que j’avais d’avance pour Gyptis).

En revanche, tout s’est bien passé à l’arrivée de Guérande. La chienne a été élevée avec des chats nus d’Egypte, elle devait donc être habituée à laisser les chats tranquilles (et elle est beaucoup plus intéressée par les chiens de toute façon). Elle a fini par lui lécher la face, pas par amitié, mais sûrement pour avaler quelque reste de pâtée ! Toujours est-il que leur cohabitation bienveillante était touchante à observer et ils avaient bien pris le pli tous les deux pour me suivre partout dans la cuisine quand je m’attelais à la préparation des repas (grâce à cette assiduité, ils ont été aux premières loges le jour où j’ai éparpillé un paquet de lardons par terre …)

Gyptis a toujours eu une santé fragile. Quand j’étais encore à Marseille, il était pratiquement toujours sous cortisone car il faisait des réactions auto-immunes qui lui faisaient comme des gros aphtes sur les babines. Heureusement, du jour où on a déménagé aux pays des volcans, ces bobos se sont arrêtés. L’eau de Volvic, sûrement.

En 2009, on lui a diagnostiqué une hyperthyroïdie qui a entraîné une perte de poids continue. Après avoir passé des années sous traitement, j’ai arrêté de lui donner des comprimés un peu avant Noël, préférant le laisser tranquille avec ça.

L’an dernier, il est devenu sourd d’un coup, ce qui a conduit la véto à diagnostiquer un probable AVC. Là encore, pas de séquelles à part la surdité et une certaine faiblesse d’un côté de la gueule. Ça freinait la mobilité de ses babines et l’empêchait de manger et de se laver correctement. Il a donc fallu le laver puis le raser pour enlever les dreadlocks qui se formaient sur ses flancs.

Lors de sa dernière visite chez le véto, elle m’a dit qu’il était en fin de vie et qu’il fallait maintenant faire en sorte que tout se passe bien jusqu’à la fin. Selon elle, il allait s’éteindre comme une bougie et m’a encouragée à réfléchir à ce que je souhaitais.

C’est il y a quelques jours seulement que son état a empiré d’un coup : il ne mangeait presque plus, perdait l’équilibre et ne miaulait plus. Il restait cependant lucide car il savait très bien trouver sa caisse et il l’a utilisée jusqu’à la fin.

La véto m’avait dit un jour qu’elle trouvait que Gyptis était mon prolongement, tellement notre connivence était grande. Lundi matin, j’ai su que c’était le moment. Il était sur le canapé, allongé mais les yeux grands ouverts, fixés sur moi. J’ai appelé la véto.

J’ai ensuite pris mon appareil photo pour prendre quelques derniers clichés de lui, alors qu’il s’était allongé sur la première marche des escaliers.

Le processus d’euthanasie s’est passé simplement et paisiblement. Les piqûres ont fait leur effet en quelques minutes. Son corps était arrivé en bout de course. La véto a écouté sa poitrine et quand elle nous a annoncé que son coeur avait cessé de battre, au moment même où elle a dit « ça y est, il est parti », les cloches de l’église ont sonné les 12 coups de midi. Histoire de mettre un peu de solennité dans cette étape importante de nos vies.

Perdre un animal de compagnie n’est pas une chose simple. La véto va s’occuper de la suite et on récupèrera l’urne dans quelques semaines. J’ai décidé de faire un trou dans le jardin pour y mettre ses cendres et de planter un rosier par-dessus. Martial m’a dit que ça serait bien de le mettre dans la plate-bande de la terrasse, juste devant nos yeux.

Je suis infiniment heureuse d’avoir passé ces presque 15 belles années de ma vie avec Gyptis. Il a comblé l’amoureuse des chats que je suis, en me gratifiant d’un caractère en or et de câlins interminables. Il nous a fait rire souvent et énervés, un peu. Il a griffé quelques canapés et tué quelques plantes vertes en prenant leurs pots pour sa litière.

Et il se laissait prendre en photo comme personne.

Ce matin, j’ai vidé sa caisse et j’ai apporté à la véto les quelques médicaments pour chat qui me restaient dans un tiroir. On a rediscuté de Gyptis et je lui ai dit que j’étais contente d’avoir su déceler le bon moment. C’est vrai que c’est triste qu’il soit parti mais ça n’est pas aussi triste que de l’avoir vu si faible et malade. Elle était complètement d’accord.

Au moment où j’ai passé la porte du cabinet, les cloches de l’église ont sonné les 12 coups de midi. Bisous doux mon chacha. Mille baisers mon petit chaton d’avril.

3 thoughts on “Mon petit chaton d’avril

  1. j’ai déjà lu quelques billets sur les blog sur la disparition de chat ou chien aimés, mais le tien est particulièrement émouvant..pour la maman chatte que je suis, que c’est triste de perdre un petit être que nous avons tant aimé..en ce moment notre Guismo est bien malade, elle dépérit..malgré tous les traitements..
    tu as beaucoup aimé ton petit chat, et il t’a rendu cet amour..

  2. Salut Ariane,

    Comment ne pas verser quelques larmes face à ce très beau témoignage.

    LE moment. Quand le veto te dit que tu vas devoir choisir LE moment, tu te dis, mais comment? Et pourtant, à toi visiblement comme à moi déjà une fois, il s’impose à toi comme une évidence.

    Et maintenant l’absence. Elle est terrible et on met du temps à s’y faire. Comme beaucoup je l’ai compensée avec un nouveau chaton que je chéris tout autant voire plus. Mais pour ne pas oublier que c’est avec ce premier chat que je suis devenue la maîtresse que je suis. Elles nous apportent tellement ces sacrées bestioles.

    Courage pour ces moments délicats
    Bises et ronronnements

  3. Ton hommage est très émouvant, j ai versé quelques larmes.. C’est toujours avec plaisir que je te lis, même quand c’est triste c’est joliment écrit.
    Un gros bisou a toi Ariane et une pensée pour Gyptis.

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